Nous avons tous vécu ce moment : en plein milieu d’une discussion de couple, la tension monte, les voix s’élèvent et l’objectif n’est plus de se comprendre, mais de gagner. On cherche à avoir raison, à démontrer ou à convaincre afin de prouver que notre vision des choses est la bonne.
Pourtant, au cœur de ces conflits se cache un oubli simple : nous ne percevons pas toujours les choses de la même façon.
Pourquoi nous voyons les choses différemment
Chacun d’entre nous est le produit de son histoire. Notre éducation, nos expériences d’enfance, nos blessures et nos valeurs forment un filtre unique à travers lequel nous interprétons chaque événement.
« Dans toute relation présente, nous transportons des résonances, des blessures ou des comptes mal réglés de notre propre passé. Nous demandons souvent à l’autre de réparer ce qu’il n’a pas détruit. » — Jacques Salomé

Le psychologue américain Donn Byrne a prouvé scientifiquement, par le paradigme de l’attraction, que les êtres humains sont programmés pour être attirés par ceux qui partagent leurs opinions. Rencontrer quelqu’un qui pense comme nous valide notre vision du monde, ce qui est profondément sécurisant.
Par conséquent, lorsque votre partenaire exprime une divergence, cela vient temporairement ébranler votre perception. Ce phénomène provoque un inconfort psychologique appelé dissonance cognitive, qui génère un sentiment d’insécurité.
Cette différence n’est pas un défaut, c’est une réalité. Reconnaître que votre partenaire porte ses propres « lunettes » (façonnées par son passé) est la clé pour sortir de l’impasse. Ce n’est pas une attaque contre vous, c’est simplement une autre perspective.
La responsabilité affective
En tant que thérapeute, lorsqu’un couple me décrit un conflit, il est frappant de voir à quel point chacun peut avoir traversé le même événement de façon différente, à travers le prisme de son bagage personnel.
En réalisant que nos perceptions et nos émotions sont d’abord liées à notre histoire de vie, nous comprenons qu’elles nous appartiennent. Elles deviennent notre responsabilité première. Cela ne signifie pas qu’il faut s’enfermer dans le silence, mais plutôt que nous devons veiller à ne pas rendre l’autre responsable de ce que nous ressentons. En rejetant la faute sur le partenaire, on bascule dans le blâme, on attend de lui qu’il change… et on devient dépendant de lui pour apaiser notre propre souffrance.
La bonne nouvelle ? En reprenant la responsabilité de notre vécu émotionnel, nous retrouvons le pouvoir de prendre soin de nous-mêmes, tout en ouvrant un dialogue sain avec l’autre.
Le danger de l’invalidation
Dans ma pratique, j’entends souvent : « Je ne me sers pas entendu(e) » ou « Il/Elle ne me comprend pas ».
Souvent, lorsqu’un des partenaires exprime son ressenti, l’autre réplique par automatisme :
- « Non, ce n’est pas vrai ! »
- « Ce n’est pas ça du tout. »
- « Ce n’était pas mon intention, laisse-moi t’expliquer… »

En agissant ainsi, vous provoquez une invalidation de l’autre. Vous lui dites implicitement : « Ta perception n’est pas légitime, laisse-moi te montrer la vérité. » Le résultat est immédiat : le conflit s’envenime et le cercle vicieux du « qui a raison » redémarre.
À l’inverse, valider la réalité de l’autre permet de désamorcer la posture défensive. On ne cherche plus à se justifier, et le partenaire se sent enfin pleinement accueilli.
Une approche pour une communication saine
Sur le coup de l’évènement c’est plus difficile de bien communiquer, s’accorder un temps de répit permet de revenir l’un vers l’autre plus sereinement.
Avant même d’initier la conversation, mettez-vous dans une posture d’ouverture. Ce n’est pas une simple technique, c’est un état d’esprit. C’est accepter d’écouter pour comprendre (et non pour répliquer), tout en partageant son propre vécu sans blâme.
Pour que cet échange fonctionne, les rôles doivent être clairs et la responsabilité doit être partagée.
1. La posture de l’émetteur : responsabilité et partage
Avant de parler, je vous invite à une brève introspection : « Est-ce que j’aborde ce sujet dans une réelle volonté de partage, en parlant de moi, ou est-ce que je cherche à rendre l’autre responsable de mon inconfort ? » Si vous êtes dans le blâme, vous n’êtes pas encore prêt pour cette conversation.
La façon dont vous ouvrez l’échange dicte toute la dynamique :
- À éviter (L’approche accusatrice) : « Tantôt, quand tu as dit ça… » ou « Quand tu as fait cela… » Ces tournures pointent du doigt et braquent votre partenaire.
- À privilégier (L’ouverture vulnérable) : « Dans la situation de tantôt, voici comment je me suis senti(e)… » Cette nuance déplace le focus de l’erreur présumée de l’autre vers votre monde intérieur. Le but est de partager vos émotions et vos craintes sans juger. En prenant la responsabilité de votre réaction (en reconnaissant par exemple que la situation a réveillé une ancienne insécurité ou que vos mots ont dépassé votre pensée), vous montrez à l’autre que vous avez pris le temps de vous regarder en face. Vous ouvrez une porte plutôt qu’un tribunal.
2. La posture du récepteur : l’écoute sans défense
L’empathie demande de mettre son ego de côté. Si vous prenez tout ce que l’autre dit comme une attaque personnelle, vous allez immédiatement vous défendre et vous justifier. La responsabilité du récepteur est d’accueillir le vécu de l’autre sans le porter sur ses épaules.
- Écoutez avec le cœur : mettez votre propre histoire en pause. Ne préparez pas votre contre-argumentation pendant que l’autre parle. Souvenez-vous que la personne vous partage ses émotions et ses perceptions de la situation qui sont liées à son bagage personnel. Même si sa vision vous semble erronée, acceptez plutôt ce que vit votre partenaire est sa vérité à cet instant.
- Offrez un feedback empathique : une fois qu’il ou elle a terminé, ne répondez pas tout de suite avec vos propre perceptions mais sur ce que vous avez entendu : « Si je te comprends bien, tu as ressenti [telle émotion] lors de notre échange, c’est bien cela ? » Votre objectif n’est pas d’être d’accord sur les faits historiques, mais de valider le vécu de l’émetteur. On reste avec le message de l’émetteur avant tout. C’est ce sentiment d’être entendu qui apaise la tension.
Attention au piège des solutions !
L’erreur classique est de chercher des solutions avant même d’avoir établi une connexion d’écoute..
Les solutions viennent après l’écoute, jamais avant. Si vous essayez de résoudre la situation alors que votre partenaire se sent encore invalidé, vos propositions seront rejetées. Une fois que chacun se sent respecté dans sa différence, la recherche de solutions devient un travail d’équipe naturel. On ne cherche plus le coupable, on cherche le compromis.
Conclusion
La prochaine fois que vous sentirez monter l’envie irrépressible de prouver que vous avez raison, faites une pause. Rappelez-vous : votre partenaire a une paire de lunettes différente de la vôtre, et c’est précisément cette altérité qui fait la richesse de votre lien. Accepter la réalité de l’autre, c’est le premier pas vers une complicité retrouvée.
Références bibliographiques
- Portelance, C. (2014) Relation d’aide et amour de soi. Éditions du CRAM
- Portelance, C. (2011) La communication authentique. Éditions du CRAM
- Salomé, J. (2003). Pourquoi est-il si difficile de vivre ensemble ? : Vivre en couple, c’est accepter d’être trois. Éditions Albin Michel.
(Note clinique : C’est dans cet ouvrage que Jacques Salomé développe le concept des « résonances du passé » et de la « responsabilisation affective » au sein du couple). - Gottman, J. M. (2000). Les sept principes pour réussir son mariage. Éditions Robert Laffont.
- Johnson, S. (2013). Serre-moi fort : Sept conversations pour une vie d’amour. Éditions Larousse.
- Rosenberg, M. B. (2005). Les mots sont des fenêtres (ou bien ce sont des murs) : Introduction à la Communication NonViolente. Éditions Jouvence.
- Cyrulnik, B. (1999). Un merveilleux malheur. Éditions Odile Jacob.
- Validation scientifique (Paradigme de l’attraction) Byrne, D. (1961). Interpersonal attraction and attitude similarity. The Journal of Abnormal and Social Psychology, 62(3), 713-715.




