Introduction

En tant que thérapeute, je ne compte plus le nombre de fois où une personne que j’accompagne s’excuse d’être émotive ou s’empresse de ravaler sa boule à la gorge et d’essuyer ses larmes.

À chaque fois, le ventre me serre et cela m’attriste profondément. Je connais moi-même très bien ce réflexe, et je connais aussi les conséquences de ce fonctionnement automatique lorsqu’il est bien installé dans nos vies. Je sais aussi que d’autres façons de faire sont possibles, et je rêve d’un monde où les émotions sont normalisées, où chacun se sent libre et en confiance de leur laisser libre cours lorsqu’il en ressent l’envie et/ou le besoin.

Femme sur leau se couvrant le visage avec les deux mains

Alors vous me direz peut-être, “mais oh grand jamais, je ne me montrerai en larmes devant un collègue de travail ou dans un lieu public!” Ou encore, “même si j’aimerais, je ne me sens pas capable de montrer à mon.ma partenaire de vie dans mon émotivité, dans ma vulnérabilité”. 

Si vous vous reconnaissez dans l’un de ces propos, je crois fortement que vous pourrez trouver de l’apaisement, des réponses ou encore une autre perspective à travers ce billet. 

En attendant que le monde se transforme, venez explorer avec moi un nouveau rapport aux émotions :

Le sentiment de soulagement après avoir laissé vos larmes couler devant votre meilleure amie, sans en avoir honte ou sans vous juger, et surtout, la satisfaction de recevoir son écoute et son support, dont vous avez tant besoin depuis longtemps.

La fierté d’avoir osé être ému.e lors d’une conférence où vous êtes vu.e par les autres, et le sentiment intérieur d’être vrai.e et complètement vivant.e! 

La puissance de l’intimité ressentie avec votre partenaire après vous être livré.e avec émotion dans votre peur de le perdre si vous vous montrez vulnérable devant lui et le soulagement de ne plus porter seule cette si lourde vérité.

À quoi ça ressemble, avoir plein accès à son monde émotionnel et l’exprimer en relation?

Ces moments en thérapie sont tout simplement magiques pour moi. 

Cet instant où les barrières tombent, que tout s’arrête et que l’émotion devient reine. 

J’assiste au processus où la personne s’ouvre à moi dans un espace intérieur si vulnérable, souvent secret, et surtout plein de vérité. 

Tout mon être se mobilise et l’espace devient presque sacré. 

Ce qui rend ce moment possible c’est que la personne se soit autorisée à ce moment précis à laisser libre cours à ce qui l’habite dans son for intérieur, sans jugement, en toute liberté. J’ai l’impression que le temps s’arrête, et que plus rien ne compte plus que sa confidence. 

Ce qui rend cela si spécial, ce n’est pas nécessairement le contenu de ce que la personne me livre, mais le fait que ce soit souvent très libérateur, sensible, comme si tout à coup elle accédait à une nouvelle partie d’elle-même. 

C’est souvent dans cet échange que se construit du lien, parce lorsqu’on se livre dans une zone si sensible et vraie, ça résonne souvent chez l’autre et ça rapproche. 

C’est un moment tellement riche, car à partir de là généralement la personne accède à des informations précieuses. Pas nécessairement grandioses, mais pleine de sens pour elle. 

Ce qui est magnifique aussi dans ce processus, est le soulagement que peut ressentir la personne. C’est également souvent suite à ces moments très émotifs que surgissent des réponses qu’elle recherche depuis longtemps en investiguant seulement avec la tête. Je peux recevoir des commentaires du genre : “wow j’évitais depuis si longtemps de ressentir ça et d’en parler, et au bout du compte ça fait tellement de bien!” ou encore “ayoye la réponse à mes questions a tellement l’air évidente une fois que j’ai ouvert cette porte-là!“

Alors pourquoi donc voudrait-on un monde où nous sommes pleinement libres d’être sensibles?

Oh c’est un thème qui m’inspire et m’anime, ce n’est pas pour rien que j’écris à ce sujet!

Si la barrière de la honte face à l’émotivité tombait, j’imagine de très belles choses. 

Imaginez que tout à coup vous pouvez être vous-même avec vos larmes, avec votre intensité, votre boule à la gorge, vos émotions, oui oui tout ça, sans vous cacher sous votre couette dans votre lit, au contraire, en en étant fière ou fier!

Je sais que pour plusieurs c’est dur à imaginer.

Les conséquences seraient pourtant extraordinaires selon moi.

Je vois un monde où chacun et chacune ne s’excuse pas lorsqu’il ou elle est émotif ou émotive. Au contraire, les larmes sont libres de couler, et naturellement la boule à la gorge se dénoue. L’interlocuteur en face n’est pas dans le jugement, loin de là, il peut être sensible à la personne, être conscient de ce qui l’habite pour vrai, dans le moment présent, et lui retourner de l’empathie s’il en est touché.

Emotional hug between friends

Vous savez se permette d’être soi-même, particulièrement en ce qui concerne les émotions, ça libère et ça permet un accès aux besoins et autres informations qui se cachent au fond de nous. 

Par exemple, aborder le fait que notre partenaire nous manque dans une relation à distance et pleurer ce manque peut nous permettre d’entrer en contact avec nos ressources, comme la fierté de la manière dont on prend soin de soi depuis son départ. À l’inverse, cela peut aussi nous mettre en contact avec le besoin de prendre un billet d’avion pour oser nourrir et prendre soin de la connexion avec lui.

On diminuerait les sources d’accumulation des émotions dans notre corps, de refoulement et d’évitement. Vous voyez l’ampleur des changements que cela pourrait créer en chaque personne et sur la société? Moins de souffrances psychologiques, moins de maladies physiques et plus de compassion envers nous-mêmes et envers les autres. 

Je vois aussi un monde plus conscient, plus lent, et qui valorise moins la productivité à tout prix. 

Quand je me laisse pleinement être touchée, c’est un peu comme si le monde ralentissait. Je ne suis plus prise dans ma tête, je suis dans mon corps et dans mon cœur. J’observe le même phénomène chez mes clients. C’est des instants de “moment présent”. 

Alors si on se le permettait, au travail, à la maison, dans nos loisirs et dans toutes nos activités, vous comprendrez que le sens même du temps et de la vie en serait changé.

En attendant, offrons-nous le luxe d’aimer et de valoriser notre sensibilité et son expression.

Déjà en lisant ce billet, vous vous donnez la chance de percevoir l’expression de vos émotions autrement. Vous lisez que vous n’êtes pas seul.e, au contraire, et c’est un pas immense, car vous sortez doucement de l’isolement et c’est une étape essentielle pour sortir de la honte. S’exposer est l’antidote de la honte, la honte appelle à se cacher. (Bradshaw J., S’affranchir de la honte, p. 225)

Un second élément pour assumer sa sensibilité touche les croyances. Au quotidien, j’entends une croyance fortement partagée, celle que la sensibilité, qui implique la vulnérabilité, est une faiblesse. Brené Brown (Travailleuse sociale, chercheuse en sciences humaines et sociales à l’université de Houston et conférencière) propose une perspective rafraîchissante, auquelle j’adhère et qui m’inspire tous les jours. Voici un passage tiré de la quatrième de couverture de la traduction française de son livre, le pouvoir de la vulnérabilité.

La vulnérabilité est au coeur d’émotions difficiles comme la peur, le chagrin et la déception, mais c’est aussi le berceau de l’amour, de l’intimité, de la joie, de l’empathie, de l’innovation et de la créativité. Se fermer à la vulnérabilité, c’est s’éloigner des expériences qui donnent du sens à la vie…

Oser être vulnérable, c’est cela le courage !

Dans un monde où domine le « jamais assez », où la peur est devenue une seconde nature, la vulnérabilité peut paraître subversive, inconfortable et parfois même dangereuse. En réalité, parce que l’on se sent vulnérable, que l’on ne veut pas prendre le risque d’être critiqué ou blessé, on reste « à l’extérieur de l’arène », à la porte de notre vie (nouvelle relation, processus créatif, enjeu professionnel ou familial)… Alors ayons le courage d’y entrer et notre vie s’en trouvera transformée.

Le Pouvoir de la vulnérabilité : dépasser l’anxiété, la peur et la honte pour oser être soi – Brené Brown

Je ne sais pas pour vous, mais la simple lecture de ce passage me donne du courage et nourrit davantage mon désir de porter le rôle d’ambassadrice de la sensibilité!

Oui il y a des obstacles et des risques à contacter nos zones de sensibilités et de vulnérabilités, mais il y a aussi tellement de gains!

Et, vous en quoi votre vie serait meilleure si vous vous permettiez plus de sensibilité?

Et vous, qu’est-ce qui changerait si vous vous permettiez d’être un peu plus sensible chaque jour?

Peut-être que vous écouteriez davantage vos besoins, vos élans, vos limites. Peut-être que vous offririez à l’autre une présence plus sincère, parce que vous n’auriez plus besoin de vous cacher.

Se permettre sa sensibilité, c’est se choisir.  C’est dire oui à la vie, dans tout ce qu’elle a de beau et d’imparfait.

une femme en haut blanc saute de joie et fait tournoyer ses cheveux

C’est apprendre à vivre depuis son cœur plutôt que depuis la peur du regard des autres.

Alors, la prochaine fois que l’émotion montera, au lieu de la retenir… respirez. Elle ne vient pas vous affaiblir, elle vient vous rappeler ce que vous ressentez, et c’est une merveilleuse nouvelle.

Et si c’était ça, finalement, le vrai courage : se permettre d’être touché ?

Parce qu’au fond, c’est dans nos émotions que se cache le plus beau des pouvoirs : celui d’aimer et d’être vrai.

Anne-Marie 💙