“Ça fait quelques mois qu’on se fréquente, je devrais avoir envie qu’il emménage chez moi, n’est-ce pas? Et si je ne ressens pas ce désir, c’est forcément un signe que quelque chose cloche dans notre relation, pas vrai?”

Eh bien, non. Pas du tout.
Ce n’est pas parce qu’une relation ne suit pas le scénario attendu par notre société qu’elle est en danger. 

Oser sortir du script

Je parle en connaissance de cause parce que dans une de mes dermères relations significatives, j’ai essayé de me sécuriser en suivant le chemin de l’escalateur relationnel. Vivant beaucoup d’insécurités dans cette relation, je tenais à l’idée du couple, rencontrer sa famille, emménager ensemble. Chaque hésitation, chaque délai me rendait anxieuse et fragilisée. L’image qui me venait souvent en tête était celle d’être dans l’œil d’une tempête, et que tant que je ne bougeais pas, tout était correct…

Puis un jour, j’ai atteint ma limite. Je n’en pouvais plus de ressentir autant de peurs que la relation s’effondre parce qu’on n’arrivait pas à suivre les étapes prédéfinies, et que l’échec de s’engager dans ces étapes me donnait l’impression de ne pas être choisie. 

En 2021, nous avons donc pris un moment séparés l’un de l’autre, puis, lorsque nous avons repris contact, nous avons regardé de manière réaliste ce qui fonctionnait entre nous, si on cessait de forcer, si on cessait de se forcer à rentrer dans des cases. Et ce qui fonctionnait entre nous, c’était le côté amitié, complicité, et projets. Nous avons donc décidé de faire le deuil des parties qui ne fonctionnaient pas : la dimension romantique et sexuelle de notre relation. En regardant les choses en face, j’ai pu arrêter d’espérer que les symboles extérieurs me donnent l’illusion que je vivais une relation romantique épanouie.

Et qu’est-ce que ça donne 4 ans plus tard? Une relation plus solide que jamais où nous sommes des partenaires de vie platoniques. Et nos projets d’engagement communs? Nous venons de nous acheter un duplex où nous aurons chacun notre étage. Cela n’aurait jamais été possible si nous nous en étions tenus au script existant.  Et franchement, ce que nous avons créé d’unique est beaucoup plus nourrissant que notre relation précédente.

Un couple de randonneurs forme un cœur avec leurs mains

Créer une relation sur-mesure, c’est refuser le scénario imposé et écrire le nôtre. C’est avoir le courage de dire : “Je ne veux pas simplement cocher des cases. Je veux une relation qui fait du sens pour moi et pour nous.”

C’est en s’en libérant de l’escalateur à tout prix qu’on ouvre la porte à une relation plus solide et plus vivante, car beaucoup plus à notre image.

Les véritables questions à se poser sont plutôt :

  • Quels sont mes réels besoins dans cette relation? 
  • Est-ce que j’ai des peurs qui font en sorte que je veuille des preuves extérieures que notre relation tient la route?
  • Est-ce que je cherche à reproduire un modèle relationnel conventionnel seulement pour me rassurer ou répondre aux attentes de mes pairs… ou 
  • Est-ce que c’est vraiment ce qui me convient?
  • Et comment faire la différence entre mes désirs et les attentes extérieures?

Depuis notre enfance, nous sommes bombardés de croyances sur le couple, la famille, les exigences, la façon dont on devrait se comporter en relation et ce qu’on devrait vouloir expérimenter : trouver un.e amoureux.se avec qui bâtir une relation qui mènera probablement au mariage, fonder une famille, etc. 

C’est un script qu’on ne questionne pas, ce sont les règles du jeu qu’on joue dans cette partie du monde, et on suit ces règles la plupart du temps à l’aveuglette, en refoulant les symptômes qui peuvent indiquer qu’on n’est pas nécessairement bien en cours de route.

Je veux tomber en amour comme Demi Moore dans “Mon fantôme d’amour”, je veux que quelqu’un me demande en mariage comme dans “Quatre mariages et un enterrement”, film dans lequel l’héroïne finit par choisir quelqu’un avec un style d’attachement évitant et où on ne voit pas la suite à cette demande en mariage (probablement en thérapie de couple), et je veux qu’on élève des enfants comme les promesses vues dans les contes de Disney (sans jamais nous montrer le quotidien).

Qu’est-ce que toutes ces productions ont en commun ? Ce sont tous des modèles basés sur un sentiment éphémère, et on ne nous explique pas quoi faire une fois que la magie se fait moins présente, que la routine s’installe, et surtout, on ne nous dit pas non plus pourquoi on devrait vouloir ces choses : elles sont attendues de nous, point final, et souvent surtout pour répondre aux attentes extérieures.  

Combien de fois en séance les gens me disent “tous mes amis sont fiancés ou enceintes, et je sens que je suis en décalage, donc je dois me dépêcher pour remédier à la situation”.

une femme regarde une bague de fiançailles sur la table

L’escalateur relationnel : ce modèle qu’on prend pour acquis

L’escalateur relationnel, c’est cette idée qu’une “vraie” relation doit suivre un parcours bien tracé. Comme le décrit Sabrine Mimouni dans Psychologies.com :

“Sortir ensemble, officialiser sa relation, emménager ensemble, se marier et avoir des enfants. De nombreuses personnes perçoivent ce chemin de vie tout tracé comme étant le modèle ultime. Ce schéma porte un nom : l’escalator de la relation. Le but de ceux qui l’empruntent est d’arriver à son sommet en vieillissant ensemble, après avoir coché un certain nombre de cases.”

Ce modèle repose sur deux grandes prémisses :

  1. Que tout le monde veut ces choses (habiter ensemble, se marier, avoir une famille).
  2. Que chaque étape franchie apporte automatiquement plus de sécurité et plus d’engagement. Et qu’au contraire, ne pas “atteindre” la prochaine étape signifie que la relation est fragile.
une photo en noir et blanc de 4 escaliers mécaniques avec beaucoup de monde dessus

Résultat? Une pression énorme : celle de se marier parce que “c’est la preuve d’amour ultime”, celle d’avoir des enfants pour “ne pas rester en arrière”, celle de croire qu’un couple qui n’habite pas ensemble est “moins sérieux”.

Ressentez-vous votre corps se crisper en lisant ces dernières lignes?

Distinguer ce qui vient de nous de ce qui vient de la société

Soyons clairs : il n’y a rien de mauvais en soi à vouloir emménager ensemble, se marier ou fonder une famille. Le problème, c’est quand on suit ce chemin par automatisme, ou parce qu’on croit que c’est la seule voie possible.

Prendre conscience de l’escalateur relationnel, c’est réaliser que ces étapes ne sont pas neutres : elles nous ont été inculquées, répétées et valorisées depuis toujours, et que si notre partenaire ne les veut pas, cela ne veut pas nécessairement dire qu’il ou elle n’est pas engagé·e.

Laissons les contes de fées dans les livres et ayons plutôt le courage d’affronter la réalité telle qu’elle est et telle que nous voulons la façonner pour nous-mêmes.

La vraie question est donc : Est-ce que je désire ces étapes pour moi-même, ou seulement parce que je crois que c’est la preuve que ma relation tient la route?

Redéfinir les relations à notre manière

C’est en mettant en lumière nos croyances et nos peurs qu’on peut ouvrir une vraie discussion sur notre relation. Souvent, derrière l’envie de cocher les “cases” du couple, se cache des insécurités bien humaines : peur de perdre l’autre, peur de ne pas avoir la même vision, peur de ne pas se sentir en sécurité si les signes habituels d’engagement ne sont pas évidents.

Désirer être en relation, c’est aussi des envies : évoluer, bâtir, se sentir en sécurité affective. La plupart d’entre nous avons envie d’évoluer dans des relations où nous avons des rêves en commun, dans lesquelles nous bâtissons des projets, où nous nous sentons complices, amoureux et à notre place.

Un couple se prépare à peindre une pièce et s'entraide pour enfiler ses tabliers.

Plutôt que de laisser ces peurs et ces envies dicter nos choix aveuglément, pourquoi ne pas les identifier et s’en servir pour répondre de manière plus alignée à nos besoins?  

Et comment on fait ça? En les nommant directement : “Qu’est-ce que l’engagement signifie pour toi?” ou “De quoi as-tu besoin pour te sentir en sécurité dans notre relation?” “Quelles seraient des preuves de ton importance à mes yeux?”

C’est là que la magie opère : on découvre que l’engagement ne se limite pas à un bail signé ou à une bague au doigt.

Qu’est-ce que l’engagement et comment le ressentir sans suivre un scénario écrit d’avance

Selon les Gottman, l’engagement est une des « murs porteurs » de leur modèle de la théorie de la  « Maison de la Relation Solide » (“Sound Relationship House”). Cela signifie que l’engagement n’est pas accessoire : pour les Gottman, la stabilité dans une relation dépend d’un engagement constant, visible à travers les actions et les décisions mutuelles.

Si on met l’emphase sur l’engagement et qu’on reste ouverts et créatifs, les façons de montrer et ressentir l’engagement sont nombreuses. À des fins d’inspiration, voici des exemples alternatifs d’engagement, par catégories :

Rituels intimes :

  • partager le café du matin ensemble chaque samedi;
  • envoyer un message quotidien qui dit “je pense à toi” ou une phrase unique à vous ;
  • planifier un projet commun, comme un voyage ou un atelier créatif;
  • planifier une cérémonie, seuls ou avec des gens proches de vous, dans la forêt, où vous échangerez des bagues que vous aurez vous-mêmes fabriquées.

Gestes symboliques :

  • remettre un double de ses clés;
  • présenter l’autre à sa famille choisie;
  • ouvrir un compte de banque conjoint;
  • écrire une lettre d’engagement personnel.

Manière de traverser les tempêtes :

  • rester présent·e à travers les conflits;
  • s’engager à parler de ses besoins sans détour;
  • lire le même livre en même temps et en discuter pour se comprendre mieux;
  • trouver ensemble des stratégies pour traverser les moments de doute.

Parce qu’au fond, la sécurité et la solidité d’une relation ne viennent pas d’un escalateur qu’on grimpe les yeux fermés. Elles viennent des choix conscients, des gestes quotidiens et des engagements personnels qu’on crée ensemble, un jour à la fois.